I. Le tricentenaire du Code Noir "Nantes 85..." et le "Triangle d'Ebène..." - : itinéraire d'une commémoration contrariée.

 

Au premier regard porté sur cette commémoration s'imposent à l'esprit deux constats primordiaux : elle a suscité deux initiatives consécutives, d'une part et d'autre part la volonté commémoratrice a été entravée . Commémoration contrariée par une désapprobation exprimée par la municipalité alors en place (dirigée de 1983 à 1989 par le sénateur-maire Michel Chauty). Ce désaveu politique fut à titres différents à l'origine de la dissolution de la première initiative et de la constitution - puis ensuite partiellement de l'échec - de la seconde. On s'aperçoit bien de la centralité de ce désaccord dans la configuration de cette première tentative commémorative. Centralité n'équivaut pas prépondérance. Or, le retrait de la mairie du projet "Nantes 85..." fit l'objet d'une attention quasi exclusive de la presse à la fin de 1984 , ce qui est dans l'ordre des choses. Cependant, les successeurs du Tricentenaire ("Combite DOM" puis les "Anneaux de la Mémoire") concentrèrent encore leurs regards rétrospectifs sur cet événement précis. De sorte qu'en définitive les contenus des deux premiers projets commémoratifs furent entraînés dans des brumes d'autant plus obscures qu'une analogie entre une initiative qui n'a pas abouti et une autre qui n'a pas réellement marqué les esprits a été menée jusqu'à la confusion. Il conviendrait alors, tout en prenant en compte la centralité du désaveu municipal, de faire ressortir les caractères originaux du Tricentenaire à travers l'étude des deux opérations lancées pour le célébrer. Autour du rapport de forces qui s'est instauré avec la municipalité de droite (insuffisant pour expliquer à lui seul toutes les difficultés rencontrées par les groupes commémorateurs), on peut concevoir un récit articulé en trois mouvements : les forces du changement incarnées par "Nantes 85...", explicatives du revirement municipal; la manifestation du rapport de forces avec le désistement de la Mairie; ce dernier comme prémisse d'un second Tricentenaire instaurateur d'une volonté politique formant le soubassement des initiatives ultérieures. Aussi, dans un premier temps, nous pencherons-nous sur le projet "Nantes 85..." et en partant de ses grandes orientations, restituées dans leurs hiérarchie, leurs provenances et leurs traductions dans le programme envisagé, nous tenterons de définir globalement ce projet notamment à travers sa dimension politique car il s'agit de déceler ce qui pouvait poser problème vis-à-vis des pouvoirs publics. Ensuite, dans ce rapport avec le pouvoir municipal, il faudra discerner les conditions dans lesquelles ce désir de changement culturel a été barré. Pour cela, déterminer les relations que "Nantes 85..." a été amenée à entretenir avec la municipalité socialiste Chénard (1977-1983) d'abord et plus encore avec la municipalité Chauty. Enfin, nous nous préoccuperons des suites du désaveu politique repérées à un double niveau : celui du colloque sur la traite des Noirs issu des manifestations prévues par "Nantes 85..." et celui de l'association "Le Triangle d'Ebène...".

A. Le projet "Nantes 85 : du Code Noir à l'abolition de l'esclavage"

 

"Depuis quelques années, les historiens de la faculté de Nantes travaillaient sur le problème de la traite des noirs. En 1977, un responsable du Musée du Château tenta à son tour de faire une exposition sur ce thème. Ici ou là, une idée traînait dans l'air. Voilà trois ans, à force de se balader au gré des esprits, elle avait fini par faire son chemin. C'est alors qu'une union fut décidée et qu'une date fut arrêtée : 1985. "Le Troisième centenaire du Code Noir". Progressivement, le projet a mûri, s'est élargi pour gagner peu à peu toutes les structures susceptibles de s'y intéresser.(...)". Si succincte soit-elle, la genèse qui nous est livrée par cet article de "Presse-Océan" paru le 12 avril 1984, nous permet toutefois d'identifier premièrement les deux institutions initiatrices du projet. Précisons les termes successifs de cette genèse. Au sein de l'Université, un groupe de recherche associé au C.N.R.S., le Groupe Interdisciplinaire de Recherches sur l'Industrialisation, dirigé par le professeur d'Histoire Jacques Fiérain, s'était effectivement engagé dans l'étude de la Traite négrière en 1980, date à laquelle M. Serge Daget, spécialiste du sujet à l'Université d'Abidjan, fut nommé à l'Université de Nantes. Nous découvrons ensuite la Municipalité à travers l'une de ses structures : les musées du Château des Ducs de Bretagne. Nous voyons que la tentative du conservateur nommé en 1977, Daniel Samson, était antérieure à la décision du G.I.R.I. d'élaborer un programme de recherche sur la Traite. Cependant, comme nous allons le constater, le travail universitaire s'avéra être à la base de ce qui devint, à partir de la collaboration convenue à la fin de 1981 entre le G.I.R.I. et la municipalité , l' "Opération Nantes 85". Enfin, il est juste de noter qu'entre 1982, telle qu'elle fut esquissée par le bureau d'organisation, et 1984, telle qu'elle fut définie par l'association "Nantes 85 : du Code Noir à l'abolition de l'esclavage", la perspective générale du projet a sensiblement évolué pour aboutir finalement à trois axes principaux présentés en 1984 par un journaliste de "La Tribune" en ces termes : "Approfondir ces données historiques, recomposer notre mémoire et lui trouver un prolongement actuel."[1] . Ces trois objectifs correspondaient successivement à l'orientation historiographique, l'orientation muséographique et à celle actualisant le propos commémoratif. Si elles ont été reliées pour former l'ensemble cohérent de la commémoration du Tricentenaire, l'ordre, retracé ici, reflète aussi l'ordre de leur apparition et par là même, en amont, la hiérarchie que leur avaient conférée les organisateurs du projet. Ce sera donc en suivant cette hiérarchie initiale et corrélativement cette chronologie que nous pourrons mettre en relation le contenu de ces différents axes, identifier en chacun d'eux les cadres initiaux, ainsi que les instigateurs, qui les ont déterminés.

 

1. "Approfondir ces données historiques" : l'axe historiographique

 

L'initiative universitaire a formé la base du projet. C'est ce que révélait M. Serge Daget, membre du G.I.R.I. et auteur en juin 1982 du rapport général La Traite des Noirs et en octobre 1983 de celui qui présentait le projet de colloque à la municipalité. Ce dernier rapport commençait par un résumé de la genèse du projet commémoratif :

"En 1978 était publié à Paris le "Répertoire des Expéditions négrières françaises au XVIIè siècle", Tome I, NANTES, 800 p.. En 1984, sera publié le tome II du même ouvrage, LES AUTRES PORTS, 1000 p. et index. (...) En 1980 le comité scientifique et le directeur du G.I.R.I. (Groupement d'intérêt scientifique du C.N.R.S. à l'université de Nantes) décidaient d'inscrire dans leur programme de recherche l'analyse par ordinateur des informations contenues dans cet ouvrage. (...) Le projet était approuvé par le C.N.R.S. en 1982. (...) A eux seuls, les résultats attendus justifiaient que l'Université de Nantes voulût que leur communication eût lieu à l'occasion d'une réunion d'experts, dans le cadre d'un Colloque international. La décision de principe en était prise en novembre 1981, sous la responsabilité du G.I.R.I.. Une seconde, puis une troisième raison vinrent s'inscrire en faveur de ce nouveau projet : (...)"[2] .

Il évoqua alors la légitimité de la tenue de cette réunion en France et spécialement à Nantes, puis le projet de Daniel Samson. Premiers éléments pensés, le traitement informatique du Répertoire de Jean Mettas et le colloque sur la Traite des Noirs ont, par la suite, entraîné dans leur sillage le reste des manifestations de l'entreprise commémorative. Cet axe primordial prit ainsi naissance dans la faculté de Lettres et Sciences humaines, ce qui explique que Daniel Samson fût le seul membre non-universitaire au sein du bureau d'organisation constitué en outre des "professeurs J. Fiérain (gestion financière), M. Verret, directeur du L.E.R.S.C.O., R. Antoine (section littérature et linguistique); Mme A. Guillou (L.E.R.S.C.O. Universités); M. Serge Daget, secrétariat général U. E. R. d'Histoire et de Sociologie"[3]. Se pose alors la question fondamentale et cruciale pour qui veut comprendre cette genèse constituée par deux entreprises pourtant si distinctes : qu'est-ce qui a pu pousser des universitaires à accompagner leur projet proprement scientifique d'un ensemble de manifestations publiques ? A cette interrogation précise point de réponse toute faite; réponse qu'il nous faudra saisir en tout cas dans le cadre strictement universitaire. De cette zone d'ombre à éclairer devraient surgir des mobiles qui ne sauraient être uniquement relatifs aux travaux entrepris par le G.I.R.I. car si tel avait été le cas, les universitaires se seraient limités à leur priorité : le colloque.

 

a. L'opportunité du projet selon le G.I.R.I.

Elle est relativement simple : l'analyse par ordinateur de l'ouvrage de Jean Mettas, Répertoire des expéditions négrières françaises au XVIIIè siècle, permettait de rattraper par la recherche qu'elle allait susciter le retard accumulé dans ce domaine par l'historiographie française. La publication du produit de synthèse sur les résultats obtenus par ce traitement informatique offrait l'occasion de montrer aux autres chercheurs, notamment anglo-saxons, se consacrant à ce phénomène que les spécialistes français pouvaient compter dans la communauté scientifique internationale. La manière la plus appropriée pour promouvoir leurs dernières recherches était d'organiser sur le sol français un colloque international sur la Traite. C'était bien ce rapport de forces inégales dans ce domaine de la recherche entre le spécialiste français et le spécialiste américain ou anglais qui était en cause comme l'expose M. S. Daget dans le rapport général de 1982 : " (...) S'il est de culture anglo-saxonne, il bénéficie du moins d'une historiographie avancée d'une certaine manière, et d'une bibliographie nombreuse : ce n'est pas à dire qu'elles soient définitives. La recherche anglo-saxonne avance vite, peut-être trop, négligeant dans sa hâte de lever les voiles trop lourds. Si le spécialiste est de culture française, il aperçoit fort rapidement les limites de son information : la bibliographie est courte et, ce qui est pis, vieille. Cela en est au point que l'historiographie la plus substantielle sur la traite des Noirs a été publiée entre les années 1927 et 1960. Ce n'est pas à dire qu'elle soit définitive. Cela signifie que les études négrières françaises sont très considérablement en retard par rapport à d'autres. Cela signifie encore que la recherche "étrangère", entendons anglo-saxonne, est toute prête à s'emparer d'un champ de recherches laissé à peu près en friche par ses tenanciers légitimes... (...)"[4]. Selon le G.I.R.I, par conséquent, "Au moins autant que d'opportunité, il s'agit d'urgence de la participation sérieuse de l'historiographie de langue française et par des Français dans les études sur la traite des Noirs (...)"[5]. C'était dans cette perspective qu'avait été inscrit dans un chapitre du programme de recherche du G.I.R.I. le traitement informatique, lequel devint par la suite une opportune raison à la tenue d'un colloque international. Il faut ici souligner la place prépondérante de M. S. Daget dans cette initiative. En 1976, le bureau exécutif d'une Société Savante parisienne lui avait confié la tâche de mettre en forme, normaliser et éditer les recherches de Jean Mettas, décédé au cours de l'année précédente. En 1978, parut ainsi le premier volume du Répertoire... . Arrivé à Nantes en 1980, alors qu'il poursuivait ce travail pour le second volume (paru en 1984), il parvint, semble-t-il, à convaincre Jacques Fiérain de l'intérêt de l'analyse de l'ensemble menée parallèlement grâce à l'appui financier du C.N.R.S. Il déclarait alors en 1982 au nom du bureau d'organisation de l'opération "Nantes 1985" que : "la publication des résultats procurera à la communauté scientifique internationale le PREMIER MODELE COHERENT ET ENTIEREMENT PERTINENT de connaissance sur la traite des Noirs, sans aucun équivalent ailleurs sur le marché du savoir négrier."[6]. Modèle à partir duquel toute la communauté scientifique était invitée désormais à poursuivre ses recherches. Le rapport pouvait de la sorte être renversé : les spécialistes français, qui jusque-là dépendaient dans une trop grande mesure de la recherche principalement anglo-saxonne, devenaient les pilotes de la recherche internationale en mettant à disposition les grilles du questionnaire inspiré par le logiciel de traitement du Répertoire... . Egalement et avant tout, ce travail pouvait donner une judicieuse matière à une réunion d'experts qui n'avait jamais eu lieu en France. "Depuis 1974, ces experts se sont rencontrés à cinq reprises, aux Etats-Unis, au Danemark par deux fois, en Haïti, en Italie... jamais en France, où la recherche semblait en état de sous-développement, alors qu'elle produisait le plus complet des instruments de travail et de connaissance", rapportait M. S. Daget à la municipalité Chauty dans la description des origines du projet "Nantes 85..." avant d'ajouter : "Il était souhaitable et légitime d'organiser le colloque dans une ville au passé historique lié au phénomène étudié."[7]. Quelques lignes plus haut, on découvre que les résultats de cette synthèse étaient attendus dans le cadre de l'opération pour fin 1984, dernière échéance que s'était fixée le bureau en fonction des subventions obtenues[8]. Que cette publication n'ait pu se produire à temps était un moindre mal dans la mesure où elle ne remettait pas en question la tenue sur le sol français d'un colloque réunissant quelque 80 participants pour une petite majorité de nationalité française. "Sur le plan scientifique, le colloque et les incitations préalables à la recherche qu'il ne manquera pas d'inspirer peuvent être envisagés comme ouvrant la voie à une première tentative sérieuse de synthèse, notamment par son souci de vérification des hypothèses actuellement émises. Cette synthèse aura été impulsée par une initiative française, c'est un considérable changement."[9]. Cette synthèse, que M. S. Daget retenait en conclusion sur le colloque organisé dans le cadre de "Nantes 1985", devait prendre la forme, dans un premier temps, d'un recueil des comptes rendus de la réunion. Un type économique de publication de ces actes devait intervenir dans ce même cadre. Ils furent publiés finalement en 1988. Si le traitement informatique pouvait être considéré comme l'un des principaux facteurs d'une initiative française, les actes du colloque en figuraient le produit. Et en dehors de l'apport scientifique, c'était ce qu'il convenait de retenir. En 1980, ce n'était ni un musée, ni une entreprise commémorative qui étaient préparés mais une manifestation scientifique visant à faire reconnaître à la communauté scientifique internationale l'existence d'une recherche française consacrée à l'histoire de la traite.

 

b. "La rumeur publique et la connaissance scientifique. La traite des Noirs"

C'est le titre d'une conférence prononcée par M. S. Daget au Centre Généalogique de l'Ouest[10] le 6 mars 1985 soit exactement quatre mois avant l'ouverture du colloque. Aucune allusion n'y a été faite. Le sujet traduisait pourtant une autre préoccupation du chercheur qui ne fut pas non plus étrangère à la tenue du colloque et surtout à ce qui entourait cette rencontre : l'opération "Nantes 1985". "Je vous donnerai, d'abord, une opinion, peut-être trop personnelle, sur ce que j'appellerai les méfaits de la rumeur publique relativement à nos tentatives de reconstruction historique à prétention scientifique."[11], avisait-il en introduction. Nous ne nous attacherons pas à restituer l'argumentaire, si intéressant soit-il, visant à démontrer l'incompatibilité entre, d'un côté, la rumeur publique, cette forme de discours perpétuant des prénotions historiques et, de l'autre, la connaissance historique mais à percevoir dans quelle mesure cette variable a pu intervenir dans l'initiative universitaire. Indiquons seulement qu'il décrivait la rumeur publique comme un système de représentation historique qui, étant figé et auto-entretenu, était incompatible et imperméable aux apports scientifiques et corrélativement niait l'intérêt de toute investigation nouvelle. Sans dénaturer le propos du conférencier, on peut en termes simples proposer ce schéma : la rumeur publique provient de l'occultation et produit elle-même de l'occultation. Et puisque l'on aborde ce sujet, on s'autorisera, en quittant momentanément cet exposé, un retour sur l'historiographie française de la traite négrière. Le poids de l'occultation s'y était fait longtemps ressentir et explique d'abord son retard. Dans son rapport de 1982, M. S. Daget en exposait la manifestation (faiblesse de la production) et les conséquences mais pas les facteurs. En 1975, Jean Mettas en avait fait, en revanche, une approche dans un article sur l'historiographie de la traite en soulignant une mauvaise conscience des historiens français jusqu'au début du XXè siècle[12]. En 1994, les spécialistes n'hésitaient plus à dire que ce retard était dû à une trop longue occultation. En avançant l'influence de la politique coloniale, Charles Becker, chercheur au C.N.R.S., a alors écrit : "L'occultation de la traite esclavagiste s'est maintenue longtemps et les études françaises ont été très peu nombreuses durant le XXè siècle"[13]. François Lebrun corroborait par ailleurs cette analyse en insistant pour sa part sur les manuels scolaires : "un silence étonnant a longtemps entouré dans les livres d'histoire et les manuels scolaires, la traite et l'esclavage" jusqu'à la fin des années 1960 où "la prise de conscience de cette triste page de notre histoire coloniale a vraiment commencé avec notamment les travaux de grands historiens prématurément disparus, Jean Mettas et Serge Daget"[14]. Donc, au début des années 1980 où l' " histoire de la traite des Noirs française reste à écrire"[15], il faut, pour qu'elle puisse être réellement entreprise, combattre une occultation qui lui est désormais externe. Dans son exposé M. S. Daget ne localise pas précisément la rumeur publique; il nous apprend qu'elle concerne "certaines villes européennes"[16]. Toutefois, il ne faut perdre de vue que Nantes abrite les sources les plus nombreuses et c'est ce qui intéressait M. Daget[17]. Pour justifier la tenue du colloque spécialement à Nantes, il avançait trois ans auparavant qu' "il se tiendra dans une ville dont la réputation de grand port négrier est définitivement établie depuis longtemps. Mais par ce fait même, il suggérera la totale capacité de toutes les couches de la société nantaise d'aujourd'hui, à assumer entièrement leur Histoire."[18]. Et quand il estimait en 1988 au sujet toujours de cette réunion que "c'était la première fois, en France, qu'une manifestation d'une telle ampleur avait lieu à propos d'un phénomène historique dont une certaine rumeur publique prétend qu'il n'y a plus rien à dire"[19], nous serions bien fondés d'opérer un rapprochement sur la base des éléments de l'exposé au C.G.O. Pour illustrer son propos, il y désignait en effet une histoire des "halls de gare" véhiculant des préjugés. "Voici un exemple concret. Dans une certaine littérature il est désormais ordinaire de lire une phrase comme celle-ci : "Dans la traite, les Blancs (on met une majuscule au mot Blanc) s'entendaient avec les ROITELETS NEGRES". (...) l'expression banale ROITELETS NEGRES, non seulement n'est pas innocente, mais elle véhicule une idéologie qui s'apparente au plus banal racisme quotidien. La rumeur publique est porteuse de haine d'une part; d'autre part, elle se donne une fonction justificatrice."(page 168). Un nom pouvait alors aisément parvenir à l'esprit de l'auditoire : Armel de Wismes.[20 ]Écrivain local, il est, encore plus à cette époque, reconnu sur la place nantaise comme le spécialiste de la question. Bien que la traite constitue un épisode de l'aventure maritime passée de la cité que cet auteur se plaît à décrire (la mer constitue sa muse, est-il dit à son sujet). Se fondant sur les archives de sa noble famille, ses écrits tiennent du roman historique, réalité qu'il ne nie pas[21]. Le problème pour l'historien universitaire M. Daget est que cette littérature au bout du compte falsificatrice participe au silence des possesseurs d'archives privées - et notamment nantaises. Aussi soulignait-il en conclusion de son exposé : "Le phénomène partiellement analysé, la traite des Noirs, est l'un de ceux qui se prêteraient le mieux aux falsifications. C'est parce qu'il a été pendant longtemps frappé d'une sorte de tabou. Il est une étrange conspiration du silence entre négriers Blancs et négriers Noirs qui renferment dans les petites boîtes vertes contenant les archives familiales le secret des réalités historiques. Car on craint encore aujourd'hui, en 1985, que ce secret soit susceptible de faire ici ou là des histoires. Cela renforce la rumeur publique et c'est par elle que les histoires surgissent. Les histoires, pas l'Histoire."[22]. Signalons que cette conférence eut lieu quelques mois après le désaveu municipal qui semblait bien motivé par une crainte du même type. Mais elle nous renseigne surtout sur l'enjeu local que pouvait représenter la rencontre universitaire. Entourée par une manifestation publique, l'opération "Nantes 1985", elle pouvait s'attribuer comme vocation supplémentaire celle d'infirmer cette rumeur publique, néfaste pour la recherche de l'historien professionnel. Par là même ce colloque, se déroulant à Nantes, devait figurer la consécration d'une Histoire savante capable dès lors d'éclipser l'histoire populaire qui maintenait la fermeture des boîtes d'archives privées. En mars 1985, l'enjeu est toujours d'actualité malgré la disparition de "Nantes 1985" qui devait soutenir le colloque. Dans ce rôle, la presse pouvait encore, dans cette circonstance imprévue, utilement relayer l'opération sabordée...

 

c. 1981

Concernant cette fois la recherche scientifique dans sa globalité, une autre circonstance est intervenue dans l'apparition du projet "Nantes 85...". Nous la découvrons dans l'introduction du rapport général de 1982 : "L'opération participe également des préoccupations exprimées par diverses instances gouvernementales, dans les faits de décentralisation de la recherche scientifique (...)"[23]. On pourrait songer spontanément à la banque de données. Mais la synthèse informatique ne résumait pas à elle seule l'opération. Il faut donc chercher plus loin. Sachons, en tout cas, que la phrase évoque une mesure relevant du ministère de l'Education nationale dirigé depuis près d'un an par Alain Savary. Nous devons quitter le domaine proprement historiographique pour considérer la place des orientations proposées par ce ministère dans l'émergence du projet. Ces faits de décentralisation entraient dans le cadre d'un plan de réforme. L'arrivée de la gauche marqua le début d'un mouvement de mutation de l'institution universitaire dans son organisation interne, l'exercice de ses missions et ses relations avec la société. Après la loi de 1968, un second vent de renouveau soufflait sur les campus et ce fut dans ce climat qu'à la fin de 1981 le G.I.R.I. rencontrait la municipalité à travers la personne de D. Samson. Le bureau d'organisation de l'opération put à ce moment se former, renforcé par la présence de Régis Antoine (faculté de Lettres) et de Michel Verret ( directeur du Laboratoire d'Etudes et de Recherches sur la Classe Ouvrière - Département de Sociologie) - lesquels n'auraient su renier leur ferme appartenance à l'opinion de gauche [24]. Pour en revenir aux directives ministérielles, cette rencontre coïncidait avec la tenue à Nantes, le 4 et 5 novembre 1981, des Assises régionales des Pays de la Loire dans le cadre du Colloque national sur la Recherche et la Technologie organisé par le ministère Savary. Sans vouloir préjuger d'une quelconque influence de ce congrès dans la mise en place du projet "Nantes 85...", celui-là émit des orientations qui n'étaient pas sans lien aucun avec l'initiative nantaise puisqu'il souhaita entre autres le développement des banques de données en sciences humaines mais rappela également que "les associations socio-culturelles sont un carrefour d'échange nécessaire entre la personne des chercheurs et le public, suscitent la démarche active des citoyens (...)"[25]. Ce dernier point concernait la redéfinition, inscrite dans le nouveau plan, du rôle de l'Université dans la société et reprenait ainsi une préoccupation qui était apparue dans les milieux universitaires notamment après le mouvement de 1968 et qu'il nous faut brièvement exposer. La crise des universités en 1968 s'est accompagnée de diverses critiques souvent issues de considérations idéologiques dirigées contre l'institution. Il lui était reproché, par exemple, d'être, à cause d'une formation trop théorique et ignorante des réalités sociales, inadaptée aux besoins réels et mouvants de la société et de perpétuer en intériorisant ses postulats intellectuels les inégalités sociales. En réponse à ces critiques, l'Université en mutation doit proposer une politique du savoir en adéquation avec la réalité socio-culturelle du milieu dans lequel elle est insérée. Elle doit sortir de ses propres murs, se désenclaver, renverser le rapport traditionnel entre société et milieu scolaire. Au lieu d'aller de la société à l'Université, le chemin doit se faire dans la direction inverse : l'Université comme milieu créateur sur la base d'une interaction Université - société[26]. Et c'est là que nous revenons à l'opération "Nantes 85..." qui ne participait pas seulement aux mesures de décentralisation de la recherche quand elle voulait ruiner la rumeur publique, volonté universitaire impliquant une intervention extra-universitaire. La démarche active consistant à mettre en application le couple diffusion du savoir / implication sociale correspondait de manière heureuse aux objectifs qui découlaient des préoccupations exprimées par M. S. Daget lors de sa conférence au C.G.O.

 

L'originalité, première et déterminante, de l'opération "Nantes 85..." semble bien être la position adoptée par ces universitaires - au premier rang desquels M. Daget - qui étendent leurs domaines traditionnels d'action (programme de recherche, colloque) à une manifestation culturelle. Ainsi, cette "perspective d'approfondissement des données historiques" provient en premier lieu des intérêts scientifiques du G.I.R.I. - et est donc à saisir d'abord dans un cadre strictement universitaire - : la recherche française sur la Traite doit être stimulée et reconnue... à la condition qu'elle soit moins embarrassée par les blocages persistant dans la "mentalité collective"[27], la communauté environnante. Une opération - et c'est là que le mot prend tout son sens - est une manière appropriée et plutôt heureuse de s'inscrire dans le nouveau plan de réforme universitaire. La conjoncture politique semblerait déterminante ou plutôt propice : le G.I.R.I., en 1981, pouvait vraisemblablement se prévaloir des orientations émises par le nouveau pouvoir auprès de la municipalité de gauche et dans une autre mesure auprès de l'institution directement concernée, l'Université de Nantes, lieu du colloque. S'engager dans le sens tracé par le ministère Savary revenait-il à saisir une occasion favorable ou traduisait-il une prise de position politique ? Les deux conjugués ? En tout cas, une telle stratégie n'aurait pu être clairement avouée dans le rapport La Traite des Noirs bien qu'il nous ait fourni une sommaire indication. Seul un document autrement plus confidentiel pourrait suggérer ce que nous avançons jusqu'ici. On relève ainsi dans la lettre qu'adressait en avril 1982 le G.I.R.I. à la présidence de l'Université une appréciation qu'on ne retrouve dans aucun autre document : "(...) ces manifestations tissent un lien étroit entre science et culture, forte spécialisation et vulgarisation de qualité."[28]. Cette remarque, qui vient justifier l'union conclue entre le groupe d'intérêt scientifique et l'institution municipale pour mettre en oeuvre l'opération, signifie en même temps la place de l'Université dans cette action culturelle. Il serait à noter qu'elle traduit également une certaine ambiguïté : l'Université est comme tiraillée entre deux définitions difficiles à concilier dans la réalité [29]. La définition principale de l'Université reste sa fonction scientifique : elle est en premier lieu responsable de l'accumulation et du progrès des connaissances. Si, pour s'adapter, elle est amenée à se préoccuper de la culture de masse elle doit jouer en même temps le rôle de diffuseur des connaissances par la vulgarisation, contribuant ainsi "aux liens nécessaires entre enseignants et enseignés, entre l'Université et populations municipale et régionale, voire touristique"[30] . L'entreprise, en elle-même, est audacieuse, bouscule l'ordre établi. A l'aube des années 1980, des chercheurs-enseignants ne se limitent pas à la production d'un savoir et à sa diffusion auprès d'un public confidentiel dans le milieu confiné de l'Université mais envisagent de proposer à la communauté environnante un ensemble de manifestations sur un thème qui est avant tout l'objet de leurs recherches (et c'est justement parce qu'il demeure ainsi que l'initiative a pu éclore). Cette originalité explique aussi que la série de manifestations culturelles n'interviennent qu'à la suite de la manifestation scientifique [31]. Cette réalité transparaît à travers l'analyse contenue dans le rapport du G.I.R.I Il est en effet écrit à la troisième page : "(...) l'élément qui est à la base, le traitement informatique car sans aucun équivalent parmi la communauté scientifique internationale (...) Dans un second temps, l'analyse de contenu évoque les possibilités offertes par des manifestations culturelles". En 1982, ce second volet est encore au stade de l'ébauche, ce qui explique qu'il n'occupe que deux pages alors que le premier, consacré au traitement informatique et au colloque, dix-huit.

 

2. "Recomposer notre mémoire" : l'axe muséographique

 

"Si vous avez un musée permanent sur la Traite qui montre l'importance de ce type de commerce, c'est une forme d'intégration dans la mémoire collective de la ville de cet épisode"[32], souligne Philippe-Jean Hesse - professeur d'histoire du Droit et par ailleurs un des artisans majeurs depuis 1983 de la commémoration de la traite - au sujet de "Nantes 85...". C'était pour le G.I.R.I. le troisième facteur initial intervenant après les deux facteurs scientifiques sus-évoqués : "M. le conservateur des Musées du Château envisageait de mettre en valeur les collections placées sous sa responsabilité, et de les compléter par un appel au patrimoine national, afin de présenter au public une exposition consacrée à la traite des Noirs. Cette idée constituait également une nouveauté dans le domaine muséographique en France"[33] . Ainsi la tentative de D. Samson allait se matérialiser au sein de ce projet. Comptée au départ parmi les manifestations culturelles, la manifestation muséographique acquit par la suite une importance au point de constituer le centre de l'un des trois secteurs du programme conçu en 1984.

 

a. "L'exposition documentaire et historique sur la Traite des Noirs"[34]

Dès le début, le bureau avait envisagé la présentation après 1985 à Dakar et à Abidjan, aux Antilles et à New-York de ce qui constituait alors la seule manifestation muséographique de l'opération "Nantes 1985". Ce qui nous intéresse ici est effectivement la place que cette exposition occupait dans le projet élaboré en 1982. Elle était comptée parmi les quatre manifestations culturelles projetées à cette époque : "En parallèle à ses aspects scientifiques et spécialisés, l'opération "Nantes 1985" se propose d'organiser des manifestations culturelles dont l'objectif est de sensibiliser le grand public, non seulement au phénomène mal connu de la traite des Noirs mais par projection dans le monde contemporain à la connaissance de l'Afrique, spécialement francophone"[35]. Dans ce cadre, le festival international du film (lié au "Festival du film des Trois Continents") sur la traite et l'esclavage organisé par le cinéaste-ethnographe Jean Rouch, le symposium international sur la littérature et la poésie nègres liées à la traite et à l'esclavage [36] et le festival d'expression théâtrale, chorégraphique et artisanale côtoyaient dans le programme dressé pour l'été 1985 l'exposition présentée au Château des Ducs. Cet assemblage provenait vraisemblablement du fait que cette exposition, aussi centrale fût-elle déjà, en était au stade de l'avant-projet. Pour autant, ses caractéristiques générales étaient déjà définies. En témoigne la description contenue dans le rapport général de juin 1982 (page 16). "Le caractère encore spécialisé de cette exposition conduit M. Samson à penser qu'il serait bienvenu de l'accompagner d'une exposition complémentaire laquelle permettrait de mettre en valeur les collections ethnographiques dont il dispose, voire les collections particulières nantaises. Cette exposition complémentaire s'attacherait à l'Afrique et aux Antilles [37]. L'exposition sur la traite des noirs serait présentée dans un espace de 300 M2 environ. Elle serait constituée d'objets appartenant à la conservation du Musée de la Marine de Nantes, comporterait une salles des cartes (dont un portulan de 1594) pourrait disposer d'un certain nombre de pièces prêtées par des collections particulières. En outre, il est envisagé de faire appel à des collections étrangères, après vérification des objets. Par étrangères, il faut entendre l'appel à des collections nationales et internationales[38]. L'aspect didactique sera privilégié. D'ailleurs, l'auditorium du musée proposera des séances de montages audio-visuels sur la traite des Noirs.[39] C'est l'aspect esthétique qui sera privilégié dans l'exposition complémentaire située dans un autre corps du bâtiment des musées, sur environ 500 m2 [40]". Pour cette dernière, le mobile est analogue à celui déclaré dix ans après par les réalisateurs de l'exposition "Les Anneaux de la Mémoire" : la découverte sensible de la culture africaine. Ceci permet en même temps de pallier la rareté des objets africains concernant la traite, difficulté à laquelle furent confrontés, à dix ans d'écart, les concepteurs d'une exposition sur ce sujet.

 

b. Le secteur "Expositions" des manifestations "Nantes 85..."

Les projets de programme établis en avril et juin 1984 nous donnent une idée de ce qu'aurait pu "être" l'opération "Nantes 85...". Ce programme, le dernier que l'association élabora, révèle une saisissante ampleur dont bénéficia tout particulièrement l'axe muséographique de l'opération. On passe en effet de deux expositions au Château des Ducs à, deux ans après, neuf installées pour la plupart dans les structures municipales (Bibliothèques, Musées, Archives) : entre temps, depuis la fin 1983, la Municipalité Chauty avait assuré son soutien. Aux quatre rencontres internationales (secteur "Colloques") succédaient désormais dans ce programme au moins douze manifestations culturelles, les unes - au nombre de trois - composant le secteur "animation culturelle" des manifestations Nantes 85[41], les autres étant plus précisément des expositions. Celles-ci devaient être montées dans différents lieux de la ville à l'automne 1985. Aux Archives municipales, les expositions "Urbanisme et Architecture à Nantes au temps de la Traite des Noirs - XVIIIè siècle" et "Les Noirs à Nantes (XVIIIè siècle - début XIXè siècle)". Aux Archives départementales devait être présenté "Le Commerce nantais en direct avec les Antilles de la fin du XVIIè siècle à la fin du XVIIIè siècle". La Médiathèque, dans le cadre du centième anniversaire de la mort de Victor Hugo, auteur de Bug-Jargal devait abriter l'exposition "De Nantes à Saint-Domingue avec Victor Hugo". Le Musée des Beaux-Arts en proposait une sur "L'image du Noir dans la peinture occidentale". On aurait pu visiter au Muséum d'Histoire Naturelle l'exposition "La canne à sucre, le café et le cacao". Enfin, un organisme consulaire était également de la partie puisque la Chambre de Commerce et d'Industrie proposait une exposition tranchant singulièrement avec le reste de la programmation : "Afrique - Antilles : une économie moderne". Toutes ces expositions (excepté celles de la Médiathèque et de la C.C.I.) devaient renvoyer à celle consacrée à la traite des Noirs. En juin 1984, le scénario de l'exposition au Château des Ducs était établi. Tout du moins s'agissait-il encore d'un projet. Le titre : "La traite des Noirs et le Commerce Triangulaire du XVIIè au XIXè siècle". La distinction souligne le choix de présenter un système économique où la traite et l'esclavage sont les moteurs. Le phénomène est abordé d'un point de vue économique. Avant de retrouver ce choix à travers le scénario, il convient de signaler que l'aire géographique présentée fut soumise à une extension progressive. En témoignent les modifications apportées au titre : en décembre 1983, l'exposition était intitulée "Histoire de la traite négrière et du commerce triangulaire nantais - XVIIIè - XIXè siècle"[42]. En avril 1984, nous retrouvons le même titre mais le mois suivant vit "nantais" remplacé par "à partir de la France"[43] . En juin, enfin, l'aire géographique indiquée dans le titre est devenue "le monde occidental"[44] . Appliquée à cet espace, la présentation devait être chronologique. La période du XVIIè au XIXè siècle est découpée en trois thèmes : Le Code Noir, le commerce triangulaire (partie du plan la plus développée) et l'abolition de l'esclavage (1794-1848). C'est une organisation tout à fait dissemblable de celle qui fut retenue six ans plus tard pour le musée de la Traite et l'exposition "Les Anneaux de la Mémoire" (première salle) où le récit muséal s'appuyait sur les différents espaces de la campagne de traite. Ici, dans cette muséographie plus classique et suivant littéralement le thème historique de l'opération, les étapes de la campagne sont retracées à travers la présentation du commerce triangulaire. Cette dernière occupe, nous l'avons indiqué, la partie principale de l'exposition. Le sujet s'ouvre sur la présentation de "l'itinéraire des navires négriers" et de "l'évolution de l'architecture navale de cette époque - évolution liée au développement des techniques et aux exigences de nouveaux itinéraires maritimes.". Les navires font alors la transition avec le point portant sur les "Marchandises emportées d'Europe". Le second est consacré spécialement à la traite des Noirs : des lieux et modalités de vente à l'esclavage aux Caraïbes en passant par les conditions de transport. La dernière section a trait aux marchandises rapportées et c'est ici que le sujet est recentré sur Nantes : "Cette section de l'exposition abordera d'abord l'infrastructure portuaire de Nantes à l'époque de la Traite des Noirs, l'animation de ses quais, le débarquement des produits rapportés (sucre, cacao, café, bois des îles, indigo, gomme, épices...) ; elle donnera ensuite quelques éléments d'information sur les industries de transformation des produits dits "coloniaux" ; elle mentionnera enfin l'arrivée d'un petit nombre de Noirs à Nantes souvent dans la domesticité des maisons de grandes familles d'armateurs." L'exposition s'achève sur la période fin XVIIè-milieu XIXè siècle concernée par le mouvement abolitionniste et les révoltes d'esclaves. "Une dernière séquence pourra rappeler sommairement en conclusion qu'une traite des Noirs clandestine s'est prolongée au XIXè siècle bien après l'abolition de l'esclavage dans les textes de lois"[45]. Au-delà de ce contenu - qu'il convenait de décrire sommairement au moins pour mémoire quand nous évoquerons l'exposition "Les Anneaux..." - ce sont les conditions de préparation qui doivent également attirer notre attention. D. Samson prévenait déjà que ce plan constituait "une première étape du travail, un état de nos réflexions actuelles sur le thème de la Traite des Noirs et du commerce triangulaire mais ne sera pas forcément exactement celui de la présentation au public, tributaire des objets existants et disponibles dans les collections privées.". Aussi employait-il le futur pour évoquer les objets relatifs aux marchandises emportées : "Les objets présentés dans cette section de l'exposition peuvent être issus de deux types d'origines différentes. Certains proviendront de fouilles réalisées en Afrique, mais ces derniers étant encore rares pour cette période, ils seront peu nombreux ; la plupart seront choisis parmi des objets identiques et contemporains à ceux qui ont été utilisés pour la Traite (...)". Au moment où ce projet de scénario est dressé, le 2 juin 1984, son auteur attend effectivement encore le prêt de pièces complétant substantiellement le fonds des musées du Château. A cette date, D. Samson compte toujours sur le concours productif des "Musées de la Ville de Nantes, des Musées français et étrangers, des Archives Municipales, Départementales et nationales, du Conseil International Des Musées"[46]. Il avait, en février de cette année, pris contact avec un collectionneur parisien. Mais au regard de l'indication, citée précédemment, que Samson émit en introduction de son exposé, on peut penser que l'inventaire des objets que le collectionneur était disposé à prêter ne put être réalisé en mai comme prévu[47]. Il semble que l'association n'ait pu en définitive dépasser les prévisions contenues à ce sujet dans le rapport de juin 1982. Dans ce même document (page 21), par ailleurs, M. S. Daget avisait que "les obligations de service normal du secrétaire général du bureau (lui-même) (enseignement et recherche) et du conservateur des musées du Château ne leur permettront pas de consacrer la totalité de leur temps aux préparatifs matériels du Colloque et de l'Exposition, auxquels s'ajouteront les préparatifs des diverses manifestations culturelles. Il est donc nécessaire de prévoir l'intégration au bureau (...) d'un membre adjoint entre secrétariat général et conservation des musées (...)". En décembre 1983, D. Samson avait défini, pour le compte de l'association, le poste de secrétaire scientifique, lequel devait être "en relation étroite dès le début de sa mission avec les musées qui tant sur le plan national et international [pouvaient être] sollicités par des prêts aux expositions projetées" et avoir "des contacts fréquents avec l'ICOM (...)". Il fit remarquer d'autre part que "la personne choisie, en raison du peu de délais d'ici à l'échéance de juin 1985, dev(ait) être immédiatement opérationnelle" avant de préciser que son contrat débuterait le 1er février 1984. Marie-Colette Depierre n'a occupé ce poste de chargée de mission que le 15 avril précisément. En mai, D. Samson rédigea alors un projet de lettre circulaire à adresser aux musées de France leur demandant de lui signaler tout ce qui,dans leurs collections, se rapportait aux thèmes des deux expositions et la liste qui lui était jointe indiquait tous les éléments prévus dans ces expositions. On comprend aisément pourquoi il y précisa que toute correspondance devait lui être adressée le plus rapidement possible. En clair : au mois de mai, le repérage auprès des musées français n'était pas encore amorcé. Pour ce qui était des musées étrangers, fut envisagée une mission auprès de la société anti-esclavagiste de Londres et d'autres musées anglais ainsi que de collectionneurs en juillet 1984. D. Samson, déjà occupé par les expositions qu'il préparait en cette année 1984, éprouva l'ampleur des problèmes à résoudre pour monter une exposition de cette dimension sur la traite. Pour rétablir les choses à leur juste valeur, il faut préciser que l'association, nous le verrons, accusait un retard dans ses diverses démarches.

 

On ne saurait se borner à ce difficile repérage pour interpréter ce retard. Lorsque D. Samson avertit que son plan est "un état de nos réflexions actuelles sur le thème de la Traite des Noirs et du commerce triangulaire", il semble exprimer la raison fondamentale de la difficulté de l'ouvrage. Une exposition historique de cette envergure - "elle vise à présenter au public au niveau régional, national, voire internationale, un ensemble de documents et d'objets attestant les pratiques d'un commerce (...)"[48] - est forcément dépendante de l'avancée des travaux historiques. En l'occurrence, le repérage laborieux des pièces révélerait essentiellement le lien existant entre historiographie et muséographie. M. S. Daget envisageait d'ailleurs - il est possible que cette perspective pût être le fruit de sa rencontre en 1981 avec D. Samson - de faire étudier la question par une commission de socio-ethnologues, de littéraires et d'historiens dans le cadre du colloque. "Cette thématique est provisoire car il est à craindre que le travail de cette commission soit entravé par la condition première de la nécessité d'établir un catalogue d'objets dont on ne saura s'il est exhaustif, de vérifier l'authenticité de ces objets, tâches indispensables mais mobilisant un temps et des crédits considérables"[49], prévenait en 1982 M. S. Daget avant de proposer quelques axes de recherches "dans l'éventualité d'une matérialité de l'hypothèse" qui n'est finalement pas survenue. Or, D. Samson fut directement confronté à ce problème et l'exposait dans son texte "Projet des deux expositions..." en ces termes : "Tout d'abord, il existe actuellement peu de travaux de synthèse d'historiens français sur la Traite des Noirs alors que les études dans ce domaine sont assez avancées dans les pays anglo-saxons. Les monographies, les études sur les nombreuses fabriques en France au XVIIIè siècle sont encore insuffisantes pour déterminer avec précision l'origine des produits échangés au cours de la traite en Afrique et cette incertitude rendra longue et difficile la recherche des objets présentés dans l'exposition (...)". Le retard de l'historiographie française se répercute dans la recherche des pièces - et on se souviendra de cette réalité lorsque nous examinerons l'exposition "Les Anneaux..." - et les historiens du G.I.R.I. voulurent un moment créer, à côté des trois autres[50] qui travaillaient pour le colloque, une commission muséographique pour apporter un éclairage nouveau sur leurs propres recherches. S'il existe une interelation, dans cette circonstance, entre les deux domaines scientifiques, il n'en demeure pas moins que, dans la pratique, une frontière sépare la présentation muséale de la démonstration historique. "Il s'agit là avant tout d'évocation et d'initiation, avertira le commissaire de l'exposition "Les Anneaux...", n'oublions pas qu'une exposition est nécessairement plus synthétique qu'un livre et que nous visons le grand public (c'est-à-dire tous les publics)". C'est, en d'autres termes, ce que D. Samson voulut exprimer quand il prévint que "la sélection des différents matériaux présentés (objets bi et tri-dimensionnels), les orientations de l'exposition, déterminées par une démarche scientifique poseront peut-être autant de questions qu'elles n'apporteront de réponses. En effet, si le colloque est le lieu d'études des spécialistes et des historiens sur les points obscurs de cette question, l'exposition devrait - à partir de l'état de nos connaissances - informer le grand public et le sensibiliser à cette partie de son histoire."[51].

 

3. "Approfondissement des données historiques et leur aboutissement jusqu'à nos jours"[52]: l'actualisation dans la perspective poursuivie par "Nantes 85..."

 

Il s'agit d'un aspect du projet qui n'est pas lisible immédiatement car, contrairement aux projets qui lui ont succédé, il n'a pas fait l'objet d'un discours sui generis aisément identifiable et repérable dans les bases conceptuelles du projet "Nantes 85...". "Le Triangle d'Ebène...", "Mémoire de l'Outre-Mer", puis "Les Anneaux de la Mémoire" jugeront bon d'appuyer explicitement leurs entreprises sur des préoccupations d'abord morales ressenties à l'égard de la réalité contemporaine, en particulier de celle connue dans les pays du Sud issus de cette histoire. Sachant qu'il puisait ses origines dans l'Université, dans un travail purement scientifique, l'opinion publique aurait attendu à raison de "Nantes 85..." une démarche limitant essentiellement le propos à la connaissance d'un phénomène historique. Mais une leçon d'histoire ne saurait attirer un grand public. En contrepoids de l'aspect scientifique du projet, pour qu'il y ait véritablement une opération, les promoteurs devaient toucher les sensibilités les plus diverses à travers les manifestations culturelles qui, pour la plupart, avaient pour vocation de faire découvrir une réalité actuelle. C'est pourquoi, en 1981-82, on ne verrait comme illustration de cette troisième orientation que ces "manifestations culturelles dont l'objectif est de sensibiliser le grand public (...) par projection dans le monde contemporain à la connaissance de l'Afrique, spécialement francophone" (voir note 35). Cependant, on ne sait pas quel message devait accompagner cette découverte de la culture de l'Afrique actuelle à travers notamment l'exposition sur l'art africain ou le festival du film[53]. Il est toutefois possible de le deviner à partir des quelques préoccupations brièvement indiquées dans le rapport de juin 1982. Celles-ci prendront consistance au cours de l'année 1983 au point de rendre patente l'influence de l'U.N.E.S.C.O. Or, au début des années 1980, l'alignement aux préoccupations de cette instance pouvait être perçu comme une prise de position idéologique.

 

a. 1982 : les préoccupations actuelles dans le projet

La Traite des Noirs - Opération "Nantes 1985" nous fournit deux indications : l'une en introduction, l'autre en conclusion. Elles expriment la même préoccupation mais de manière tout à fait différente. Reprenons d'abord la phrase qui faisait allusion au ministère de l'Education nationale mais en poursuivant sa lecture :

"L'opération participe également des préoccupations exprimées par diverses instances gouvernementales, dans les faits de décentralisation de la recherche scientifique, de valorisation de la recherche en science de l'homme, de meilleure connaissance entre individus d'origine différente mais liés par leur Histoire".

A quelle(s) autre(s) instance(s) peut-il être fait allusion ? Ou plutôt, d'où émanent ces autres préoccupations que l'opération tend à servir ? La question paraît d'autant plus nécessaire que celles-ci réapparaissent dans la conclusion, à cette différence notable qu'elles y sont appropriées par les initiateurs du projet qui "s'inscrit dans les préoccupations exprimées par les instances officielles de mettre en valeur les recherches en science de l'homme. Dans l'esprit de ses organisateurs, il prend une dimension supplémentaire : en cherchant volontairement à assumer l'histoire, serait-elle tragique, de chaque peuple, leur apporter les informations qui contribueront, clairement et sincèrement à leur rapprochement réel."[54] . Il fallut alors que les promoteurs de ce projet partageassent une conception de l'éducation poursuivie dans le but de la compréhension entre des sociétés différentes. Conception exprimée par une instance officielle. Un seul nom d'une instance de cet ordre apparaît furtivement dans ce document : "L'U.N.E.S.C.O. lui a demandé de rédiger le chapitre 23 du tome VI de l'Histoire générale de l'Afrique" (page 5). La phrase est tirée d'un paragraphe faisant état des différents travaux menés par M. Serge Daget au cours de sa carrière jusqu'à 1982[55]. Une précision contenue dans une notice qui lui était consacrée dix ans après conduit à supposer que la participation de M. Daget aux actions de l'Organisation ne s'était pas limitée à cette contribution remontant au début des années 1970 : "Outre ses fonctions universitaires, il était responsable de la commission de l'U.N.E.S.C.O. pour une histoire du développement culturel de l'humanité (...)"[56]. En décembre 1981, c'est-à-dire sept mois avant la rédaction de ce rapport, l'U.N.E.S.C.O. avait procédé à une consultation des Etats membres et, par leur intermédiaire, des Commissions nationales ainsi que des milieux intellectuels et professionnels pour la préparation de son plan à moyen terme 1984-1989. Or, ce plan contient dans certains de ces chapitres les préoccupations énoncées par M. Daget dans le rapport de juin 1982.

 

b. Le plan à moyen terme 1984-1989 de l'U.N.E.S.C.O.

Ce plan fut approuvé par les Etats membres le 3 décembre 1982 lors de la quatrième session de la Conférence Générale de l'U.N.E.S.C.O. (23 novembre - 3 décembre). On s'attachera à discerner dans celui-ci les points dont les animateurs de "Nantes 85..." se sont, selon toute vraisemblance, inspirés. Indiquons-en tout de même la structure générale : ce plan comprenait cinq missions dans chacune desquelles s'inscrivaient trois à quatre grands programmes. La troisième mission doit attirer notre attention car elle concernait en particulier le domaine scientifique ("l'acquisition et la maîtrise des savoirs pour le progrès des sociétés"[57]). Dans le grand programme VI de cette mission, "Les sciences et leur application au développement", nous devons reconnaître l'une des principales orientations poursuivies par "Nantes 85..." ou plus précisément par le G.I.R.I. au travers du colloque : "Dans le champ des disciplines des sciences sociales et humaines le renforcement des activités de formation et de recherche dans les domaines de l'histoire, de l'anthropologie, de la géographie, de la linguistique et des sciences de la gestion a pour objet d'encourager la contribution de ces disciplines à l'étude de questions importantes sur le plan théorique et pratique et qui exigent un haut degré de pluri ou d'inter-disciplinarité.[58]". La cinquième mission se proposait, quant à elle, de "susciter et encourager le renouvellement des valeurs dans la perspective d'une authentique compréhension entre les peuples et faire ainsi avancer la cause de la paix et des droits de l'homme.[59] ". En découlaient trois grands programmes : "La culture et l'avenir", "Paix, compréhension internationale, droits de l'homme et droits des peuples" et, le douzième, "Elimination des préjugés, de l'intolérance, du racisme et de l'apartheid.". L'U.N.E.S.C.O. soulignait que cette mission relevait spécialement de sa compétence puisque ces valeurs (dont l'engagement contre le racisme, l'intolérance et l'apartheid) étaient à renouveler dans leur relation la plus directe avec les idéaux de l'U.N.E.S.C.O. tels qu'ils étaient déjà exprimés dans l'acte constitutif. L'application du grand programme XII, en particulier, devait permettre de "marquer l'importance prioritaire qu'elle reconnaît aux tâches à accomplir dans ce domaine"[60]. La contribution de l'Organisation consiste dans cette perspective d'abord en "un apport scientifique, par des études et recherches dans le domaine des sciences sociales et humaines, qui tendent à élucider les conditions d'émergence et de propagation de certaines théories ou idéologies pour mieux pouvoir les combattre ; (...). Il s'agit ensuite de contribuer à renforcer l'action éducative, de mobiliser l'opinion publique avec l'aide des organes d'information, de manière à éliminer les comportements discriminatoires et à renforcer l'esprit de tolérance et de respect mutuel et de favoriser l'expression culturelle de tous ceux qui ont à souffrir de l'intolérance et du racisme. (...) [61]". Il semble peu utile de mener plus loin la démonstration pour s'apercevoir que ce discours complète harmonieusement les deux phrases que nous avions repérées dans La Traite des Noirs... et pour signaler que ce grand programme occupa par la suite une place primordiale dans l'opération nantaise.

Un an plus tard, d'octobre à décembre 1983, se déroula à Paris la 22è session de la Conférence Générale réunie pour adopter, cette fois, les textes de résolutions des grand programmes. Le bureau provisoire "Opération Nantes 1985" prévoyait la mise en oeuvre de l'opération "à compter théoriquement de la fin 1983"[62] et "Le Triangle d'Ebène..." laissa entendre qu'il ne s'agissait pas là d'une pure coïncidence[63]. Entre temps - au plus tard à partir de juillet 83, le programme des manifestations s'était étoffé d'une "Rencontre internationale organisée avec le concours de la Fédération mondiale des Clubs et Associations UNESCO", d'un "Colloque international de journalistes sous l'égide de l'UNESCO" et d'un "Colloque international sur les formes actuelles de l'esclavage, sous l'égide de l'Organisation Internationale du Travail"[64], autre institution spécialisée de l'O.N.U. "Pour une pratique des relations interculturelles au service des droits de l'homme, de la Paix et du développement"[65] était le dernier titre donné à la rencontre bénéficiant de l'aide des fédérations françaises et mondiales des clubs U.N.E.S.C.O.[66]. Il est à remarquer que ce titre reflète singulièrement le thème de la cinquième mission du plan[67]. Le colloque des journalistes était, en juin 1984 (dans le programme du 2 avril, le thème retenu était les "relations interculturelles développées à partir de la Traite des Noirs" recoupant sans doute excessivement celui de la rencontre organisées par la Fédération) : "Information et Développement". Le thème correspondait nettement au grand programme III "La Communication au service des hommes"[68] et devait être soumis à la sagacité des informateurs traditionnels, des conteurs antillais, des représentants de la presse rurale africains... "Enfin, à ma demande, il a été prévu un colloque plus juridique et politique sur la question de l'esclavage dans le monde contemporain qui se déroulera à Nantes en décembre 1985"[69], écrivait le responsable du colloque "Pour une définition de l'esclavage dans le monde contemporain et des moyens juridiques de lutte"[70]. Ce thème, parce qu'il concernait les conditions de travail dans le monde (une des spécialités du Laboratoire d'Histoire et de Droit Social, organisateur de cette réunion), appelait au plus haut niveau de partenariat l'Organisation Internationale du Travail. En juillet 1983, les promoteurs de "Nantes 85..." mentionnent clairement l'U.N.E.S.C.O. en ce qui concerne les manifestations placées sous son égide mais pas encore pour l'ensemble de l'opération. Cette circonspection n'était-elle convenable et nécessaire au moment où l'U.N.E.S.C.O. connaissait une crise sans précédent marquée par la désaffection à son égard d'une partie de la catégorie occidentale des Etats membres ?

 

c. Contexte de crise : le phénomène de "politisation" des institutions spécialisées du système onusien

Afin de mesurer ce que pouvait impliquer en ce début des années 1980 un alignement précis et explicite aux vues de l'U.N.E.S.C.O., on rappellera sommairement les origines de la crise du système onusien de même que l'on ne considérera parmi les agents de dysfonctionnement incriminés que ceux qui se rapportent le plus étroitement à notre sujet.[71] Le terme dénonciateur de "politisation" employé par l'aile conservatrice des Etats membres occidentaux de l'O.N.U. est apparu à partir du milieu des années 1970 dans le double contexte de la tension Ouest-Est et de l'émancipation politique des pays du Sud. Auparavant majoritaires, les pays occidentaux utilisèrent les institutions spécialisées à des fins politiques au cours de la guerre froide. Mais au milieu des années 1970 leurs intérêts commencèrent à être bousculés par ceux des pays du Tiers-Monde, nouveaux Etats introduits massivement et sur lesquels s'appuyaient les pays de l'Est. S'est produite alors une nouvelle transposition du conflit idéologique des blocs Est et Ouest mais dans laquelle le bloc Ouest se retrouvait en minorité. Or, l'O.N.U. et ses organismes, de par leurs principes fondateurs, ont été portés à favoriser les pays du Tiers-Monde. Concernant l'U.N.E.S.C.O., son dysfonctionnement politique avait été imputé aux positions de son directeur général (en poste de 1974 à 1986), le Sénégalais Maktar M'Bow. C'était pour cette raison principalement qu'il était soutenu par le groupe afro-arabe. Il va sans dire que les amendements qui affluèrent de toutes parts lors de la session de novembre - décembre 1982 rendirent ardue l'approbation du plan. Il convient de noter, à ce sujet, que M. le ministre Alain Savary qui présidait alors la délégation française applaudit à la problématique générale présentée par M. M'Bow et soutint plus particulièrement le grand programme XII [72]. Dans ces circonstances, on adhérait en France au début des années 1980 d'autant plus aux idéaux et surtout aux programmes de l'U.N.E.S.C.O. que l'on se situait à gauche. La politisation était perçue par les Etats occidentaux de tendance libérale comme un phénomène de dysfonctionnement politique (dont s'accommodaient ceux de tendance progressiste tels l'Espagne, l'Italie ou la France) affectant les institutions spécialisées. Par exemple, au niveau de la philosophie constitutionnelle le dysfonctionnement serait provenu des "nouveaux" droits de l'homme qui dérogeaient aux principes libéraux imprégnant la charte constitutive de l'O.N.U. Plus précisément, ces droits de l'homme dits "de la troisième génération" (droits des peuples à la communication, à la paix, au développement) promus par l'U.N.E.S.C.O. favorisaient selon les Occidentaux des droits imprécis et ambigus (des peuples aux Etats il n'y aurait qu'un pas) au détriment de l'idéologie individualiste des droits de l'homme. Au niveau des procédures - et on s'arrêtera là - le dysfonctionnement a également pris la forme de résolutions d'exclusion visant systématiquement, en dépit du principe d'universalité, Israël et l'Afrique du Sud. Juste après la conférence générale d'octobre - décembre 1983, l'Administration Reagan - qui entretenait des relations commerciales avec l'Afrique du Sud - annonça le retrait des Etats-Unis de l'U.N.E.S.C.O. pour 1984. Le Cabinet Thatcher adopta la même attitude. On est loin, certes, mais ces circonstances ne sauraient être négligées si l'on veut mesurer ce que pouvait signifier à cette époque une mise sous la tutelle de ces instances aussi politiques que prestigieuses.

 

Cependant au-delà de ce contexte, ce qui retenait les membres du bureau provisoire, qui composèrent ensuite le Conseil d'Administration de "Nantes 85...", était le principe d'autonomie régissant le statut d'une association type loi 1901[73]. "Nantes 85...", qui avait "pour but l'organisation à Nantes en 1985 de diverses manifestations internationales de caractère scientifique et culturel ayant pour thème "Du Code Noir à l'Abolition de l'Esclavage""[74], ne pouvait reconnaître, même implicitement, une quelconque affiliation avec un organisme a fortiori politique. Les valeurs de l'U.N.E.S.C.O. répondent en effet à des principes politiques et servent des objectifs politiques. Il eût été fâcheux pour l'association d'être perçue spontanément comme un porte-parole de l'U.N.E.S.C.O. De même la sibylline "perspective d'approfondissement des données historiques et de leurs aboutissement jusqu'à nos jours" ne devait pas renvoyer aux directives de l'Organisation. Partager l'éthique onusienne (rappelons-nous le rapprochement réel entre les peuples; voir page 36) sans en indiquer spécialement, ouvertement la provenance est une prise de position intellectuelle et non politique. Indiquer que certaines manifestations bénéficient du concours de l'U.N.E.S.C.O. n'est pas signifier que le projet est imprégné des idées de l'Organisation mais que cette dernière a ressenti, conformément à ses propres principes, un intérêt à l'égard de certains éléments du projet. Or, c'est précisément cette caution qui allait permettre à l'association un dévoilement de ses intentions, que l'on peut dès lors qualifier de politiques, en décidant à la fin 1983 d'adjoindre à la lettre d'annonce "une copie du texte de la résolution adoptée par la Conférence Générale de l'U.N.E.S.C.O au sujet du projet Nantes 85..."[75]. Dans cette lettre qui la fait connaître officiellement, l'association divulgue l'identité de ses partenaires : la Ville de Nantes, l'Université de Nantes, le C.N.R.S. et l'U.N.E.S.C.O.. Elle indique ensuite comme pièce jointe "le texte de la résolution adoptée à l'unanimité (...)". Précision laissant entendre que toutes les considérations idéologiques se sont effacées devant cette résolution et donnant à "Nantes 85..." une meilleure possibilité de s'en prévaloir. On découvre alors que ce texte est relatif au programme XII.3 "Lutte contre l'apartheid"[76]. Les promoteurs de "Nantes 85..." n'ignoraient sans doute pas que Michel Chauty était alors président du Club Amitiés franco-africaines du Sud au Sénat.

 

En préambule du rapport remis à la Municipalité le 28 octobre 1983, le G.I.R.I. indiquait à l'origine du projet : le traitement informatique qui justifiait le colloque sur la Traite des Noirs, le fait que la France n'avait pu jusqu'alors avoir l'occasion d'organiser une telle rencontre et l'idée (il n'était pas dit tentative) appartenant à D. Samson d'une exposition. Puis, il concluait cette genèse en ces termes :

"Ainsi, la convergence de trois facteurs scientifiques et culturels a conduit les initiateurs dans un premier temps à solidariser leurs projets et dans un second à les étendre à ce qu'ils nomment désormais l'opération "Nantes 1985" couverte sous l'intitulé général "Du Code Noir à l'Abolition de l'esclavage".

Reprenons les deux phases évoquées. D'abord, la composition du bureau d'organisation montre en effet que sa constitution en octobre - novembre 1981 avait été le produit de la convergence de deux centres d'intérêt : le premier appartenant à l'Université (G.I.R.I.) et le second au Musée des Salorges. Dans un premier temps également l'initiative s'appuyait en outre sur une convergence de dates[77]. La publication de la synthèse informatique prévue initialement pour juin 1984. Le Bicentenaire de la Révolution française, d'autre part : les promoteurs justifiaient au début leur initiative en la plaçant dans le cadre de cette célébration[78]. La première initiative commémorative est ainsi née de la convergence d'initiatives distinctes et répondant d'abord à des motivations d'ordre professionnel. D'autres éléments concordants s'y sont adjoints pour témoigner de sa pertinence, tel le Bicentenaire qui offrait un cadre au thème "Du Code Noir à l'Abolition de l'esclavage". Mais, à ce propos et pour retenir la seconde phase, l'opération "Nantes 1985" fut-elle déclarée "Commémoration" ? Marquant le tricentenaire du Code Noir, elle n'a jamais été cependant présentée officiellement comme telle. Pourtant, dès l'apparition du projet, la perspective semblait commémorative. "Le contexte général est celui des relations entre Nantes et l'Afrique. Les deux justifications particulières sont le tricentenaire de la promulgation du Code Noir; le bicentenaire de la première abolition de l'esclavage, 1794. La conjoncture, spécifique mais d'immense portée, est celle de la traite des Noirs", déclarait le G.I.R.I. à la présidence de l'Université après avoir indiqué que "la célébration du bicentenaire de la Révolution française déterminera dans les années à venir plusieurs commémorations nationales ou régionales. Dans cette perspective, le G.I.R.I. et la Municipalité de Nantes ont pris conjointement l'initiative d'organiser à Nantes durant l'été 1985 cinq manifestations de caractère international (...)"[79]. C'était déjà une commémoration qui ne disait pas son nom. A l'été 1983, il s'agit toujours d'un "projet scientifique et culturel" mais "l'ensemble du projet a pour titre : "Commémoration. Du Code Noir à l'Abolition de l'esclavage (1685 - Nantes - 1985)""[80]. Ce titre disparaît dès septembre pour des raisons que n'indique aucune source. Demeurait par conséquent ce titre-thème constitué par deux bornes historiques qui dans leur matérialité la plus élémentaire (mais n'étant pas lisible immédiatement) se présentent de la sorte : d'un côté le Code Noir, texte qui codifie l'esclavage, de l'autre celui qui le supprime. L'intitulé suggère ainsi le phénomène qui les unit mais ne le déclare pas d'emblée. On ne saurait dire si cela procédait d'un choix permettant aux organisateurs d'en présenter le contenu à leur convenance. Cet énoncé révèle une réalité plus perceptible. Il siérait à un colloque, à une exposition ou à un cycle de conférences historiques. Il s'agissait en effet et en premier lieu de faire le point sur des données historiques et de les porter à la connaissance du public - nantais, en particulier. Il n'a jamais été véritablement question de définir, de soulever le problème de la mémoire nantaise de la traite négrière (bien que ce point eût probablement retenu l'attention des instigateurs de l'opération - voir page 29 -, ils n'ont pas produit un discours propre à ce thème. "Recomposer notre mémoire" constituait une traduction journalistique qu'il n'y a pas lieu de rejeter mais c'était une formule qui n'appartenait pas au registre spécifique de "Nantes 85..."). Le terme "mémoire" n'apparaît nulle part dans les documents émanant du groupe de travail. C'était ainsi une commémoration dont les responsables n'avaient pas jugé nécessaire de mobiliser la notion du souvenir. Sans doute parce qu'elle était absente de l'esprit qui les animait dans cette entreprise. Il était plutôt question, à partir d'une base historique, de sensibiliser et d'informer d'abord sur la traite des Noirs puis sur les formes actuelles de l'esclavage et du trafic d'êtres humains. Finalement - nous achèverons ainsi cette partie sur un constat simple que nous serons amenés à réitérer au sujet des autres entreprises - cette première initiative est à l'image de ses créateurs et de leurs préoccupations ordinaires. Il s'agissait de chercheurs-enseignants avant tout - qui n'auraient su, pour diverses raisons, se détacher de l'institution qu'ils représentaient - pas des doctrinaires ou des militants - malgré l'engagement avéré de certains d'entre eux. Encore moins des investisseurs culturels; l'animation culturelle, l'on s'en aperçoit, n'entrait pas précisément dans leurs compétences. Mais, et il faut retenir cette réalité irréductible, il n'y a eu évocation publique de la traite que parce que le projet sortit des murs de l'Université. Se déroulant sur la place nantaise, il concernait le public le plus proche, autrement dit la communauté gérée par la Municipalité de Nantes.