E. Mage
"Relation d'un voyage d'exploration au Soudan (1863-1866)"
Revue Maritime et Coloniale, 1867, XX (mai), p. 26-88.


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Rapport d'ensemble.



Chapitre 1.


Départ de Saint-Louis. Arrivée à Bakel. Dernières instructions verbales du général Faidherbe. De Bakel à Médine. Rixe de Kotéré. Dernières installations. Exploration du Sénégal entre le Felou et Gouïna. La chute de Gouïna. Départ définitif de Médine, le 24 novembre 1863. Manière de marcher. Chutes de bagages, etc. La dissension commence à se montrer entre les noirs de l'expédition. Détails sur l'expédition de Sambala, sur la politique de Khaffo, du Logo et Natiaga. Visite à Altiney-Séga. Ascension d'une montagne du Natiaga.Aspect du pays. Route de Médine à Gouïna. Accès de fièvre. Campement à Gouïna. Tentative de navigation au-dessus de ce point, par MM. Quintin, Poutot et Bougel. Insuccès. Départ des officiers de Médine. Renvoi du guide incapable. Nous sommes seuls.

La baisse exceptionnelle des eaux dans l'année 1863 me fit partir un mois plus tôt que je ne l'eusse désiré. Le 18 octobre

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ayant reçu le courrier de France, je partais sur la chaloupe canonnière la Couleuvrine, emportant une partie de mon matériel (le reste avec mes laptots m'avait devancé) et les instruments que j'avais demandés en France, et que le paquebot venait de m'apporter. C'étaient un baromètre, avec deux thermomètres, un petit sextant, un horizon à fluide, trois boussoles de poche, une montre à secondes, un chronomètre en or.
Il y avait aussi une boussole de nivellement, mais le volume, le poids de cet instrument, et le manque de moyens de transport, me forcèrent à le laisser à Bakel.
Le 19, je débarquai au poste de Bakel, où je passai quelques jours à chercher des chevaux et les ânes dont j'avais besoin. Pendant ce séjour, le gouverneur, le général Faidherbe, vint passer son inspection. Je reçus ses dernières instructions verbales, ses derniers avis, qui se résumèrent en ceci. << Partez le plus vite possible, marchez le plus rapidement que vous le pourrez pendant que les chaleurs ne sont pas arrivées, et tâchez de gagner le Niger. >> Puis, croyant peut-être que j'avais besoin d'un peu plus d'enthousiasme, il me dit quelques-unes de ces paroles qui vont au coeur, lorsqu'on l'a bien placé. Le lendemain il partait de Bakel, au bruit des salves d'artillerie de la terre et des bâtiments, et quelques jours après, le 26, je quittais aussi ce poste pour me rendre à Médine, dernière station française dans le fleuve, où seulement je pouvais organiser définitivement une petite caravane.
J'avais acheté à Bakel un cheval médiocre, petit, mais assez fort, le seul que j'eusse pu trouver, et que j'avais payé le double de sa valeur (248 francs) ; malgré mon désir d'en procurer un au docteur, j'avais dû y renoncer, et lui donner le choix entre les deux chevaux achetés à Saint-Louis.
Douze ânes que j'avais pu me procurer m'avaient paru capables de porter tout notre matériel, dans lequel je comptais environ huit cents rations pour mes noirs, cinquante kilogrammes de poudre, six cents cartouches, nos effets, les instruments d'observation, la pharmacie, etc., etc.
Pour ne pas fatiguer mes animaux, je fis transporter par le canot une grande partie de mon matériel jusqu'à Médine, et je me mis en route avec des animaux déchargés. Cela me permit de faire en moyenne dix lieues par jour et d'arriver à Médine le 30 octobre.
Si les eaux étaient trop basses pour permettre aux bâtiments à vapeur de remonter à Médine leur crue était encore assez considérable

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pour nous créer des difficultés dans notre route par terre.
Le passage de la Falémé, où le courant est très fort, ne put s'effectuer qu'à l'aide du canot que j'emmenais. Il en fut de même au passage du Dianou-Khollé et à plusieurs autres marigots. La vase et la raideur des berges nous retardèrent et occasionnèrent des chutes quelquefois dangereuses. A Kotéré (Kaméra), un incident imprévu faillit mettre fin à notre voyage avant qu'il fût commencé.
Mes hommes, en arrivant, trouvant le chemin barré par la porte d'un lougan (champ, jardin), voulurent la faire sauter (18). Une vieille femme qui s'y opposa fut bousculée, et avant que j'eusse pu rétablir l'ordre, le village, en entier, sortait aux cris de la femme et assaillait nos hommes à coups de bâton, leur arrachant leurs fusils. En vain le chef du village et moi nous cherchions à séparer les parties. La colère emportait tout le monde, et menacé moi-même d'un coup de poignard, bousculé à diverses reprises, j'eus besoin de faire appel à tout mon calme.
Cette situation ne pouvait pas durer : en vain je recommandais à mes hommes de ne pas tirer, les Sarracolets (19) chargeaient leurs fusils et je voyais le moment où il ne nous resterait plus qu'à vendre chèrement notre vie, lorsque, par bonheur, je fus reconnu de quelques hommes du village qui, en 1859 et 1860, avaient été placés sous mes ordres lorsque je commandais la Couleuvrine à Makhana. Ils s'unirent à moi et au chef et repoussèrent les jeunes gens du village, tandis que je réunissais les miens à l'aide de mon fidèle Bakary-Guëye ; on se rendit maître des animaux qui dévoraient le Lougan, on les en fit sortir, et le calme se rétablit. Alors j'entrai dans le village avec M. Quintin et un laptot interprète ; je me fis rendre les fusils sans aucune difficulté, puis je tançai vertement les gens du village sur leur brutalité, leur rappelant que la force était un mauvais moyen à employer contre nous ; que si nous leur faisions un dommage, le commandant de Bakel était là pour leur rendre justice et les en indemniser.
Le chef du Village, qui s'était très bien conduit, s'excusa et me pria de pardonner.
Le seul résultat de cette affaire fut le verre du chronomètre cassé

(18) A cette époque de l'année la récolte du mil n'est pas finie et pour empêcher les animaux d'aller manger la récolte sur pied, on barre les chemins avec des épines à l'entour des villages.
(19) Sarracolets ou habitants du Kaméra, sont de la race Soninké.

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dans ma poche, sans doute par quelque coup auquel, sur le moment, je n'aurai pas fait attention. Dorénavant cet instrument devait rester dans une boîte, et je ne pus l'utiliser que comme compteur à secondes.
A Médine, je m'occupai de la dernière installation de mes bagages, je pris des vivres, je disposai les charges des animaux, je fis emplette de quelques articles oubliés à Saint-Louis, et laissant M. Quintin chargé de préparer ces derniers détails, je me livrai à l'exploration du fleuve au-dessus des chutes du Felou au moyen du canot que j'avais apporté. Arrivé au pied des chutes du Felou on le transporta à terre sur sa charrette, et les mules le traînèrent dans le bassin supérieur.
Cette partie du fleuve avait été visitée par M. Pascal, sous-lieutenant d'infanterie de marine, en 1859, lors de son voyage dans le Bambouk. Avant cela M. Brossard-de-Corbigny s'était rendu par terre jusqu'au Bagouko pendant l'hivernage de 1858, où la crue des eaux l'avait empêché de dépasser ce point. Moi-même, en 1860, j'étais allé par terre jusqu'à Gouïna (chute d'eau), pendant la saison sèche. On disait à Bakel que M. Rey (ancien commandant de ce fort) s'y était rendu par eau en pirogue. J'étais donc loin de supposer que la navigation du fleuve offrit quelques difficultés sérieuses dans cette partie. Cependant, dès le premier jour, je fus arrêté par un barrage de roches. Le lendemain, j'en franchissais cinq ; mais, arrêté par l'importance du sixième, je dus renoncer et revenir prendre un supplément d'équipage et de vivres. Dans cette première excursion, où M. Poutot, alors lieutenant du génie, commandant Médine, m'accompagnait, j'avais dressé la carte du fleuve dans sa partie navigable. Dans ma deuxième tentative, où je réussis à remonter jusqu'au village de Banganoura, j'étais accompagné du docteur L'Helgoual'rh, chirurgien du poste. Nous franchîmes douze barrages ; à plusieurs de ces endroits nous fûmes obligés de porter le canot à bras par-dessus les roches. D'autres ne purent être franchis qu'à la touline (20) ; d'autres enfin qu'en faisant mettre tout le monde à l'eau et traînant le canot à bras dans les rapides, non sans difficulté et sans danger.
A Banganoura la succession des rapides, la violence du courant ne permettait plus d'avancer, je débarquai et j'allai reconnaître la route par terre afin de m'assurer de la possibilité

(20) Opération qui consiste à faire tirer de terre le canot au moyen d'un corde légère.

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de transporter le canot au-dessus des chutes pour continuer nos explorations du fleuve. J'étais à environ une demi-lieue de Gouïna ; la route, simple sentier, traversait une colline rocheuse, deux petits ravins ; mais, avec le dévouement et l'adresse de mes laptots, je pouvais triompher de ces difficultés. Tranquille, alors, sur ce point, après avoir été admirer et dessiner la superbe chute du fleuve, je redescendis à Médine (21).
A cette époque de l'année, Gouïna présente un spectacle admirable. Le fleuve tombe, sur cinq à six cents mètres de large, en nappes interrompues par quelques immenses blocs de roches, tellement travaillés par les eaux qu'elles en suintent en mille filets élégants qui viennent ajouter au pittoresque du paysage. La hauteur de la chute n'est que de 13,50 mètres en ce moment ; elle atteint 17 mètres lorsque les eaux sont basses dans le bassin placé au-dessous dé la chute d'où elles s'échappent par une succession de rapides qui, sur un espace de 60 à 80 mètres, font une différence de niveau de plus de 4 mètres.
Ces deux excursions, qui m'avaient occupé cinq jours, du matin au soir, m'avaient laissé, en dépit de fatigues écrasantes, en très bonne santé. J'avais dressé la carte exacte du fleuve de Médine à Gouïna. J'étais sûr de pouvoir continuer mon expédition par eau au-dessus de cette chute. Mon enthousiasme ne faisait que s'accroître ; mais aussi je redoublais de précautions pour éviter toutes les difficultés de transport d'un aussi fort matériel avec si peu d'hommes et de moyens.
Revenu à Médine, je renvoyai le canot à Banganoura, chargé de vivres, de sa charrette et de tout ce qu'il pouvait porter pour une navigation aussi délicate. Je confiai ce transport à Samba-Yoro, qui avait fait les premiers voyages avec moi. Il appréciait toutes les difficultés de l'opération, mais c'était un homme entreprenant, et il n'hésita pas. Arrivé à Banganoura il obtint du chef du village une case pour mettre mes provisions à l'abri, les confia à Déthié-Ndiaye qui resta à la garde du canot avec Sidi, et vint me rejoindre à Médine.
Je quittai définitivement Médine, le 25 novembre 1863, au matin. La veille, au soir, j'avais fait charger mes ânes et j'avais envoyé ma caravane camper à côté de la chute du Felou ; je gagnais à cette manière de faire une économie de temps assez considérable, car les premiers chargements et déchargements en

(21) J'ai résumé dans deux lettres au gouverneur les détails de cette opération aussi difficile que dangereuse.

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route sont très difficiles ; les noirs y apportent le désordre qui leur est habituel ; les avis qu'on leur donne sont à peine écoutés, les ordres mal exécutés, et les chargements sont à peine faits qu'ils tombent souvent à terre : c'est ce qui nous arriva plusieurs fois pendant cette journée. Lorsque cet accident se produit, le meilleur, dans les commencements, est d'arrêter la caravane entière, car généralement il faut un temps assez long, et lorsque l'on a peu d'hommes les difficultés se compliquent. Pendant ces temps d'arrêt il arrive souvent que d'autres animaux mal chargés, trop ou trop peu, profitent de l'occasion pour se débarrasser ou pour se coucher, et il n'est pas rare de voir la marche entravée pendant une heure. Peu à peu les hommes s'habituent, ils sanglent les bats, balancent mieux les charges, brutalisent moins les animaux, qui n'en marchent que mieux, et, ainsi que je l'ai constaté, on arrive à faire de longues marches sans le plus petit arrêt.
Dans toutes ces occasions, le mieux est de s'armer d'une patience à toute épreuve, d'un calme imperturbable. Les noirs se disputent, laissez-les faire, ils n'en arriveront jamais aux coups ; la langue est leur arme favorite, mais aussi comme elle travaille !
Malheureusement la patience et le calme n'étaient pas mon fort, et pendant les premiers jours je dépensai une telle somme de fureur que je ne tardai pas à m'en ressentir. Dès les premiers pas il se manifesta entre mes hommes des symptômes de jalousie et de désaccord qui, bien des fois par la suite, me créèrent des embarras et des ennuis. Les choses en vinrent à tel point que je fus obligé d'intervenir pour qu'ils n'allassent pas aux coups, et quelquefois même mon intervention n'arriva que trop tard. J'avais là, en effet, des hommes d'élite, de grades différents, faisant tous le même service : ceux habitués au commandement étaient disposés à se faire servir par les autres, qui, ayant du travail autant et plus qu'il n'était ordinaire, les recevaient fort mal. Puis, quelque jalousie, quelque médisance survenant la discorde ne tarda pas à être dans mon équipage.
Je ne sais plus quel politique a dit : << Divisez pour régner. >>
Cela peut être vrai, et avec des hommes capables de trahison j'aurais eu à m'applaudir de ces dissensions ; mais ce n'était pas le cas et elles me causèrent des difficultés continuelles.
Lorsque je quittai Médine, Sambala, le roi, venait d'expédier une armée dans le pays. Suivant l'habitude des noirs, on avait fait grand mystère du but de cette campagne ; mais, devant partir, j'avais à m'en préoccuper et j'avais fait tous mes efforts près de Diogou-Sambala (cousin du roi) pour savoir de quel côté on se

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dirigerait. Il avait d'abord opposé à mes questions son ignorance ; mais sur mes instances réitérées, il finit par me dire sous le sceau du secret qu'on allait dans le Dentilia. Savait-il vraiment où l'on allait, n'était-ce là qu'une duplicité bien commune chez les noirs et dont ils ne se montrent pas honteux quand on vient à les découvrir ? Le fait est que je le crus et que je partis sans défiance.
Cette expédition avait fait appeler à Médine les principaux chefs du pays qui devaient fournir des contingents à Sambala, en leur qualité d'alliés, et entre autres Altiney-Sega, chef du Natiaga, et Nyamody, chef du Logo. Quoique le Natiaga et le Logo soient, à vraiment parler, des provinces du Khasso, que leurs habitants soient Khassonkés (22), et que Sambala porte le titre de roi du Khasso, ce serait une erreur de croire qu'il commande à ces pays. Le gouvernement du Sénégal, voyant dans Sambala un allié, a fait tous ses efforts pour augmenter son pouvoir et lui donner une prépondérance sur ses voisins, mais il n'a pu triompher des errements du passé. Le Logo, qui s'est toujours refusé à obéir au Khasso, ou plutôt à la famille de Sambala, s'est rallié pour n'être pas pillé par lui. Il est devenu vassal, mais non tributaire, et Nyamody, son chef, s'il est toujours disposé à s'unir à Sambala pour aller piller, dans le pays, des captifs et des chevaux, a soin de se fortifier dans son village de Sabouciré, afin d'être à l'abri du caprice de ce chef dont nous avons fait un allié, que nous avons sauvé de la mort lors du siège de Médine, et qui aujourd'hui méconnaît nos services, sinon ouvertement, du moins dans ses actes privés et dans ses conseils secrets. Quant à Altiney-Sega, lorsque El-Hadj arriva dans le pays, marchant dans un fleuve de sang qu'il créait sous ses pas, il crut prudent de céder à l'orage, et à la tête de sa bande, il alla s'offrir au prophète pour l'aider à accomplir son oeuvre, abandonnant Sémounou, alors chef du Natiaga, qui fut obligé de fuir. Il resta ainsi à la tête des siens, conservant un rang relatif, jusqu'au moment où El-Hadj entama sa lutte avec le Ségou. Il revint alors, se disant autorisé par El-Hadj à rentrer dans ses foyers, mais en réalité déserteur des rangs du prophète.
Comprenant que la déroute d'El-Hadj, à Médine, en 1857, avait laissé entre nos mains le commandement véritable du pays, c'est au commandant de Médine qu'il s'adressa pour obtenir

(22) Les Khassonkés sont des Pouls plus ou moins mélangés de Malinkés qui ont adopté la langue de la dernière race.

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le droit de se rétablir dans son village du Natiaga, qui était autrefois à Mansolah ; puis, craignant peut-être une vengeance de Sambala, il alla s'établir dans une gorge naturellement fortifiée, où il fonda le village de Tinké, au pied de rochers qui sont de véritables défilés des Thermopyles. Lorsqu'il vint à Médine, appelé par Sambala, il me fit promettre d'aller le voir à mon passage à travers le Natiaga. Le gouverneur croyant que ce chef avait conservé de bonnes relations avec El-Hadj, avait donné l'ordre de le bien traiter, afin de le rendre favorable à nos intérêts et de compenser ainsi la malveillance évidente de Sambala à l'égard de notre voyage. Moi-même je me figurais que ce chef devait être un agent secret d'El-Hadj, et, dès que je fus campé dans la plaine du Natiaga, voulant donner un jour de repos à mes hommes et en même temps m'assurer de ses forces, j'allai le voir. Ses contingents étaient partis de la veille ; il m'affirma qu'il ne savait pas de quel côté ils allaient. Il paraissait embarrassé et même avait tenté d'éluder ma visite, en se disant malade ; mais je m'étais avancé dans sa maison, et force lui fut de nous donner audience. Je lui conseillai la paix, la bonne entente avec tous ses voisins, le rétablissement des nombreux villages détruits, et particulièrement celui de Oua-Salla, sur le bord du fleuve, dont la position était admirable. Il me promit de s'en occuper dès le lendemain. Puis le voyant remis de l'espèce de crainte qu'il avait manifestée, je lui demandai un guide jusqu'à Bafoulabé. Il m'affirma qu'aucun de ses hommes n'était en état de me conduire, n'ayant pas fréquenté cette route depuis dix ans qu'elle était déserte. Mais néanmoins, le lendemain, il m'envoya un de ses Khassonkés. C'était là le remerciement d'un cadeau que je lui avais fait avant de rompre le palabre, cadeau bien mince, une simple calotte de velours brodée d'or, mais dont l'effet avait été puissant sur des gens vaniteux au delà de toute expression.
Le même soir je tentai l'ascension d'une haute montagne mais je ne pus parvenir au sommet ; après avoir franchi les plans inclinés, j'arrivai à une muraille verticale de plus de vingt mètres de haut, que je ne pus escalader. J'avais de là une très belle vue. Le fleuve dessinait les sinuosités de son cours entre Dinguira et nous, coupé par ses barrages et ses chutes étincelantes au soleil. La plaine magnifique du Natiaga, divisée par ses massifs montagneux et de nombreux ruisseaux, se déroulait devant nous, allant se perdre dans des gorges étroites et surmontées de quelques pics ; à mes pieds mon campement ; sur la droite, les

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monts si pittoresques du Maka-Gnian ; par derrière tout un horizon de montagnes sur plusieurs plans, formant un véritable décor féerique. Je ne pouvais me lasser d'admirer ce pays, où la Providence a semé ses biens avec une prodigalité peu commune. La terre y est d'une richesse incroyable ; l'eau y abonde et y fournit des poissons succulents. L'or est à quelques pas au bout du défilé que je vois à ma gauche ; le fer partout, sous nos pieds et sur notre tête ; le fleuve fournit des chutes dont la puissance serait incalculable, et la main des hommes n'y a su rien faire de ce monde de richesses ; les indigènes n'ont pas su seulement tirer de quoi se vêtir proprement. Leurs femmes sont à demi nues, leurs habitations misérables, leurs ustensiles grossiers, et de tous leurs arts les plus avancés, la métallurgie et le tissage, sont encore dans les limbes.
Telles étaient mes réflexions : en pensant que ces peuples, comme tous ceux de la Sénégambie, sont plus ou moins en contact avec les Européens depuis près de deux siècles, je me demandais par quelle révolution on pourrait les faire sortir de l'état ou ils languissent, n'appliquant leurs forces et leur intelligence qu'au mal, c'est-à-dire à la guerre et au pillage.
Cependant il fallut m'arracher à mes pensées ; le pic sur lequel je m'étais logé était exposé au grand soleil, et je commençais à ressentir quelques bourdonnements de mauvais augure.
Le lendemain 27, je fis charger les bagages et nous commençâmes de bonne heure notre marche sur Gouïna, où j'avais résolu de camper le même soir.
Notre court séjour à Mansolah, d'où je partais, m'avait démontré outre mesure l'intérêt qu'il y aurait pour nos traitants à venir acheter des arachides dans ce pays. Avec un canot approprié dans les hautes eaux, on pourra les faire dériver, et aux prix où je les achetai, il y a d'immenses bénéfices à réaliser. En effet, dans une lettre que j'écrivais au gouverneur quelques jours après, je lui citai ce fait que pour quatre coudées de guinée, représentant une valeur de 2,25 francs, nous avions eu quatre boisseaux d'arachides, c'est-à-dire 50 kilogrammes environ, représentant une valeur moyenne de 15 à 20 francs sur le marché de France, et de 10 à 12 francs sur le marché de Saint-Louis. De Médine à Mansolah la route suit le bord du fleuve jusqu'à Dinguira, et dans cette partie le fleuve est à peu près dégagé des barrages. A Dinguira, on s'écarte du fleuve qui alors n'est plus qu'une succession de rapides et de roches. En partant de Mansolah, notre route fut difficile ; les chemins passant au milieu de rochers sont entravés

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par de très hautes herbes, du milieu desquelles on voit, le soir bondir des gazelles, des antilopes, qui fuient avec la rapidité du vent, effrayant des bandes de perdrix et de pintades que leur vol lourd livrait souvent à nos coups. Chaque arbre auprès duquel nous passions était le refuge de bandes de perruches, fléau des champs qu'elles dévastent, et sur chaque rocher aboyait ou grimaçait un singe gris ou un cynocéphale. Mais toutes ces choses qui, en d'autres moments, eussent captivé mon attention, me laissaient froid ; ma tête alourdie se balançait sur mes épaules, le frisson me gagnait ; je ressentais, en un mot, tous les symptômes d'un accès de fièvre, et d'un des plus violents que j'aie éprouvé dans le cours de mon voyage. Le ciel était couvert et les rayons du soleil tombaient sur nous avec une lourdeur incroyable. La difficulté de la route, qui m'obligeait à tenir constamment le cheval en main, venait ajouter à mon malaise. J'éprouvais une soif intense, et la végétation qui devenait de moins en moins touffue me laissait sans abri. Par trois fois pris d'étourdissements, je me laissai glisser de mon cheval et m'étendis à l'ombre de broussailles. Quelques gouttes d'eau de la gourde de l'un des officiers qui nous accompagnaient me ranimèrent ; mais il faut avoir passé par les fièvres du Sénégal pour comprendre ce que je souffrais. Enfin, après trois heures de marche dans ces conditions, j'arrivai au Bagouko, torrent guéable en ce moment ; je le traversai et nous y campâmes jusqu'à deux heures et demie. Ce temps d'arrêt me permit de prendre un peu de repos, et la fièvre se passa. Le soir, j'organisais mon campement dans un gourbi naturel fourni par un arbre qui est sur le bord du fleuve, à deux cents mètres au-dessus de la chute de Gouïna. Dès le lendemain j'envoyai tous mes hommes à Banganoura pour transporter le canot dans le bassin supérieur. Il fallut lui faire gravir une berge de 17 mètres presque à pic, puis une fois sur son chariot, élaguer les arbustes, traverser deux ravins, et l'après-midi nous le lancions sur des eaux où jamais embarcation européenne n'avait flotté et où je ne pense pas qu'on en voie flotter d'ici à longtemps. Jusqu'ici tout allait bien, sauf ma santé ; mais j'avais trop l'expérience des fièvres du Sénégal pour m'effrayer d'un simple accès, quelque violent qu'il fût. Aussi, quand vint le deuxième accès, je m'y attendais, je m'étais déjà purgé, et le troisième fut tellement faible que je vis que la fièvre était enterrée sous le sulfate de quinine.
Néanmoins pendant deux jours je me sentis très faible, trop faible même pour me mettre en route sous le soleil, et ne

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voulant pas perdre ce temps si précieux, je l'employai à remettre au net la carte du fleuve, à faire ma correspondance, à fixer la latitude exacte de Gouïna par observation de hauteur méridienne du soleil réputée, ce qui me donna 14deg.00'45" Nord, tandis que, par estime, j'obtins, toutes réductions faites, 13deg.30'14" de longitude Ouest.
Pendant ce temps le docteur partait en canot avec les officiers de Médine, qui, m'ayant accompagné jusque là, espéraient reconnaître Bafoulabé. Leur espoir devait être déçu : après avoir franchi trois petits rapides, ils furent arrêtés par une véritable chute d'eau et revinrent. Ils avaient reconnu l'emplacement de l'ancien village de Foukhara, et supposaient, d'après les propos recueillis par mes hommes à Médine que cette chute devait être près de Malambèle.
Foukhara était le point extrême du voyage de M. Pascal en 1859. Arrivé là, voyant les guides refuser de s'avancer plus loin, de crainte d'être surpris par les talibés d'El-Hadj, il avait dû revenir sur ses pas pour s'enfoncer dans le Bambouk. Dépasser ce point était donc un progrès pour la géographie du Sénégal, et le gouverneur y attachait une telle importance qu'un jour où je lui exprimais le regret d'avoir si peu de ressources pour mon voyage, il me dit : << Mais faites ce que vous pourrez ; on ne vous demande pas l'impossible, et même n'allassiez-vous que jusqu'à Bafoulabé, ce serait déjà un résultat important. >>
En voyant les mêmes obstacles qui avaient arrêté M. Pascal se dresser devant moi, entendant mon guide m'avouer qu'il ne connaissait de chemin que dans l'intérieur, ce qui m'eût détourné de la route du bord du fleuve que je voulais suivre pour en étudier la navigabilité en canot, je me révoltai contre ces difficultés et, dès que les officiers de Médine, MM. Poutot et Bougel, eurent repris la route de leur poste sous l'escorte de leur peloton de tirailleurs sénégalais, je renvoyai ce guide et je pris la route de Foukhara, bien décidé à ne pas reculer à moins d'impossibilité. Le même soir je campais au premier barrage reconnu par M. Quintin, décidé à aller le lendemain au second. Et cependant les choses s'annonçaient mal : les hommes envoyés pour reconnaître les sentiers de terre et brûler les herbes ne parvenaient pas à les enflammer ; une mule venait déjà de succomber. Deux hommes ayant bu de l'eau d'un marigot, avaient été pris de vomissements assez violents pour faire évacuer des vers de l'estomac. Nous n'avions plus de guide ; devant nous était l'inconnu sous toutes ses formes.

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A quelle distance trouverions-nous des villages habités ?
A quel parti appartiendraient ces hommes ?
Comment nous recevraient-ils ?
Toutes ces questions étaient pendantes, et plus elles étaient menaçantes, plus mon courage s'exaltait, plus je m'affermissais dans la pensée d'aller en avant, quoi qu'il arrivât.
Ce fut le 1er décembre que je quittai la chute de Gouïna, serrant une dernière fois les mains, des seuls Européens que nous dussions voir de bien longtemps.
A partir de ce moment nous étions face à face avec l'inconnu et le désert, car depuis Banganoura jusqu'à une journée au delà de Bafoulabé, je savais ne pas devoir trouver d'habitants.
Désormais nous étions seuls, car quelque dévoués que fussent les dix noirs de l'expédition, il ne pouvait y avoir entre eux et nous aucune communion d'idées, aucune intimité réelle. A nous donc de nous protéger, de nous soutenir dans nos faiblesses, de nous encourager dans les moments pénibles, de nous soigner dans nos maladies.


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